Entendons-nous

Quand j’écris « le premier film en couleur », j’entends « le premier long métrage de fiction mis en scène pour être distribué dans les salles de cinéma et tourné avec un dispositif dédié à distribuer un film en couleur et faisant parti de l’histoire du Cinéma ». C’est une longue définition, mais il était nécessaire d’exclure la bande Victor Hermann et son Voliplane tourné aux alentours de 1889 par Etienne-Jules Marey[1], les films colorisés par Berthe et Elisabeth Thuilliez au début des années 1900[2] (Le Voyage dans la Lune de Georges Méliès en est le plus fameux exemple), ou les films d’animations de Lotte Reiniger dans les années 1920 eux aussi colorisés (comme Les Aventures du Prince Ahmed). Mettons également de côté le premier procédé Technicolor bichrome, dont le premier représentant est The Toll of the Sea de Chester M. Franklin sorti en 1922 [3], qui ne permettait pas une restitution totale des couleurs et n’était pas viable pour l’exploitation cinématographique. C’est au terme de 20 ans de recherche par Technicolor que le système Three-Strip Camera [4] a permis à la couleur de s’imposer lentement au cinéma, très lentement.

Suite à ces précisions, le film considéré comme le premier film en couleur est donc Becky Sharp de Rouben Mamoulian sorti en 1935. C’est le premier film a avoir utilisé ce procédé développé par Technicolor, qui a aussi été utilisé pour Le Magicien d’Oz de Victor Fleming, George Cukor et Merlin LeRoy 4 ans plus tard, en 1939. Le dernier long métrage de fiction était Jet Pilot réalisé par Josef Von Sternberg sorti en 1957.

Le Procédé Technicolor

« Les caméras Technicolor sont lourdes (170kg) et encombrantes » [5] et nécessitent l’utilisation de trois bobines de films pour impressionner séparément en noir et blanc les trois couleurs nécessaires à la reconstitution du spectre visible. La lumière captée par la caméra était séparée à l’aide d’une lame semi-réfléchissante placée à 45º afin de diriger une moitié de la lumière au travers d’un filtre vert, l’autre moitié à travers un filtre magenta. Du côté du filtre vert, une bobine recueillait la lumière pour constituer la couche correspondante. Du côté du filtre magenta, deux bobines de film étaient superposées pour constituer les couches bleu et rouge. C’est ce procédé que Technicolor a baptisé « Three Strips ». Le Film The Toll of the Sea évoqué dans l’introduction utilisait le procédé « Two Strips » qui recueillait l’image sur uniquement une bobine. Un photogramme sur deux  était impressionné via un filtre cyan, l’autre un filtre magenta [6].

L’Assemblage des Couleurs

Daniel Frost Comstock, l’un des fondateurs de Technicolor, inventa le Dye-transfer process pour recombiner les différentes couches [7] qui étaient compressées les unes contre les autres. Cet écrasement était à l’origine d’un défaut : l’image n’était pas aussi nette que sur les films noir et blanc car les films avaient tendance à s’étirer [8]. Alors, Technicolor eut l’idée d’ajouter une couche de noir et blanc dans le sandwich de film pour récupérer un peu de cette netteté.

Quelques zones d’ombres subsistent cependant dans mes recherches :

• Les films recombinés étaient nécessairement en couleur pour permettre l’affichage d’une image. J’imagine que les films devaient passer un traitement de tinting ou de toning pour pouvoir prendre une tonalité. Mais je n’ai, à ce jour, pas trouvé d’informations à ce sujet ;

• Le procédé Three Strips capture du rouge, du vert et du bleu. Le Dye-transfer Process combine du cyan, du magenta et du jaune. Si la chimie utilisée à l’époque est équivalente au C41, je comprends que l’on puisse passer d’une triade à l’autre puisqu’il s’agit de passer d’un négatif à un positif. Cependant, je ne trouve pas de source qui fasse le lien explicite entre la capture rouge-vert-bleu et les couches cyan-magenta-jaune utilisée lors du Dye-transfer Process.

[1] Voir Ce qui me meut de Cédric Klapisch (1989), Les Productions Lazennec, La Sept, Trois Lumières Production

[2] Source Wikipédia : Elisabeth et Berthe Thuilliez

[3] Voir la vidéo The Two Colour Process – Technicolor 100George Eastman Museum, réalisé par James Layton, produit par Jimmy Day

[4] Voir la vidéo The Three Strip Camera – Technicolor 100, George Eastman Museum, réalisé par James Layton, produit par Jimmy Day

[5] Yannick Mouren, La Couleur au Cinéma, CNRS Editions, p. 11

[6] Voir la vidéo The History and Science of Color Film: From Isaac Newton to the Coen Brothers de la chaîne Filmmaker IQ, 9:33

[7] Voir la vidéo The Dye Transfer Printing Process – Technicolor 100 George Eastman Museum, réalisé par James Layton, produit par Jimmy Day, 00:28

[8] même source que [7], 2:30

 

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